TERMINUS
(Lettre n°7) "On ne s’enfuit pas d’un train en marche. Et tant mieux." Une réflexion poétique sur le voyage et le temps qui passe.
Terminus
Je ne veux pas que ce trajet se termine.
Le train file et les décors changent.
Le siège est à peine confortable
mais je crois que je pourrais y rester des jours,
là, affalé, à regarder mon sandwich trop sec
et ma bouteille de Perrier trop humide.
Tout est trop.
Ou peut-être que c’est moi
qui ne suis pas assez.
Pas assez pour ce qu’on me demande d’être,
de faire, d’avoir.
Pas assez pour ce que j’aimerais vivre.
Pas assez pour les parallèles
auxquels j’aspire.
J’entends les freins crisser.
On s’arrête dans une gare où personne ne monte,
où personne ne descend.
Les nuages gris donnent leur lumière grise
sur des pierres grises elles aussi.
Des arbres sans feuilles
se font manger petit à petit par la brume tardive,
laissant apparaître derrière leur tronc des
champs fatigués d’avoir trop donné.
Morne plaine.
Mon reflet sur les vitres
se marie bien avec l’ambiance.
Le train redémarre
lorsque les premiers flocons de neige
commencent à tomber.
L’hiver n’est pas encore installé pourtant.
Je me replonge dans mon bouquin ;
pour une fois, j’ai le temps.
Le temps de tout et de rien.
Celui de ressentir et d’éprouver.
C’est rare.
On a toujours besoin d’être partout à la fois,
de produire et reproduire sans cesse,
de rentabiliser ce foutu temps qui passe.
On ne s’enfuit pas d’un train en marche.
Et tant mieux.
Je voudrais qu’il dure ce temps.
Oisif, contemplatif, introspectif.
Le train, c’est le Droit à la Paresse de Lafargue.
La lumière n’existe presque plus à l’horizon.
C’est là où je vais.
Il faut que l’océan me frappe.
Je veux voir la neige tomber sur le sable,
que les grains deviennent liquides sous mes pas.
On veut tous laisser une trace quelque part,
une marque dans un coeur,
une cicatrice sur l’écorce d’un arbre,
un nom sur une plaque de marbre.
C’est peut-être ça l’Immortalité dont parle Kundera.
Est-ce qu’on passe notre vie
à essayer d’écrire ce qui restera après notre mort ?
Mes phrases, elles, sont vouées à disparaître.
Laissées et jugées sur l’immatériel.
Quelle ironie.
Finalement, tout ce que j’espère,
c’est qu’elle garde du bout des doigts
le souvenir de ma peau.
Les lignes de ce texte se sont dessinées à la fin de l’automne 2024, dans un train qui me reliait à la mer. Qui me reliait également à ma famille, à mes habitudes, à l’immuable. J’étais certainement parti à la recherche du réconfort, de la stabilité quand tout autour bouge, quand tout est changeant. Si je le ressors aujourd’hui c’est qu’il fait encore écho à mes sentiments actuels. Les phrases questionnent et laissent des réponses en suspens. Celles que je n’arrive toujours pas à trouver. C’est d’ailleurs certainement une quête douloureuse si les interrogations sont murées dans le silence.
Je cherche encore chaque jour à faire en sorte que ma vie soit un voyage en train. Que le temps ne soit plus un problème mais un ami que j’embrasse. Que les racines et la destination ne soient que des points d’entrée et de sortie. Que le sens même réside dans le mouvement, dans ce qui vit et meurt, dans l’instant même. Que l’obligation se résume à regarder, lire, dormir, écrire et recommencer. Profiter de ce temps qui pour une fois n’existe pas.
Et vous, quel est le souvenir qui vous a le plus marqué en train ? Qu’est-ce qui vous traverse quand la campagne file en un seul trait vert ?
ÉMILE VERHAEREN - Le voyage
Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.
Le soir se fait, un soir ami du paysage,
Où les bateaux, sur le sable du port,
En attendant le flux prochain, dorment encor.Oh ce premier sursaut de leurs quilles cabrées,
Au fouet soudain des montantes marées !
Oh ce regonflement de vie immense et lourd
Et ces grands flots, oiseaux d’écume,
Qui s’abattent du large, en un effroi de plumes,
Et reviennent sans cesse et repartent toujours !La mer est belle et claire et pleine de voyages.
A quoi bon s’attarder près des phares du soir
Et regarder le jeu tournant de leurs miroirs
Réverbérer au loin des lumières trop sages ?
La mer est belle et claire et pleine de voyages
Et les flammes des horizons, comme des dents,
Mordent le désir fou, dans chaque coeur ardent :
L’inconnu est seul roi des volontés sauvages.Partez, partez, sans regarder qui vous regarde,
Sans nuls adieux tristes et doux,
Partez, avec le seul amour en vous
De l’étendue éclatante et hagarde.
Oh voir ce que personne, avec ses yeux humains,
Avant vos yeux à vous, dardés et volontaires,
N’a vu ! voir et surprendre et dompter un mystère
Et le résoudre et tout à coup s’en revenir,
Du bout des mers de la terre,
Vers l’avenir,
Avec les dépouilles de ce mystère
Triomphales, entre les mains !Ou bien là-bas, se frayer des chemins,
A travers des forêts que la peur accapare
Dieu sait vers quels tourbillonnants essaims
De peuples nains, défiants et bizarres.
Et pénétrer leurs moeurs, leur race et leur esprit
Et surprendre leur culte et ses tortures,Pour éclairer, dans ses recoins et dans sa nuit,
Toute la sournoise étrangeté de la nature !Oh ! les torridités du Sud – ou bien encor
La pâle et lucide splendeur des pôles
Que le monde retient, sur ses épaules,
Depuis combien de milliers d’ans, au Nord ?
Dites, l’errance au loin en des ténèbres claires,
Et les minuits monumentaux des gels polaires,
Et l’hivernage, au fond d’un large bateau blanc,
Et les étaux du froid qui font craquer ses flancs,
Et la neige qui choit, comme une somnolence,
Des jours, des jours, des jours, dans le total silence.Dites, agoniser là-bas, mais néanmoins,
Avec son seul orgueil têtu, comme témoin,
Vivre pour s’en aller – dès que le printemps rouge
Aura cassé l’hiver compact qui déjà bouge –
Trouer toujours plus loin ces blocs de gel uni
Et rencontrer, malgré les volontés adverses,
Quand même, un jour, ce chemin qui traverse,
De part en part, le coeur glacé de l’infini.Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.
Le soir se fait, un soir ami du paysage
Où les bateaux, sur le sable du port,
En attendant le flux prochain dorment encor…Oh ce premier sursaut de leurs quilles cabrées
Aux coups de fouet soudains des montantes marées !Les forces tumultueuses, 1902
Alors voilà, cette personne qui regarde dans la plus belle des directions, c’est moi. Je vis à Nantes et je suis jardinier. Quand il me reste un peu de temps je fais de la musique avec ma famille de coeur : GIVERZZ et L’An2000. La photographie continue de m’obnubiler depuis 2018 et c’est pour cela que je vous en ajoute quelques-unes dans mes lettres. Si ça vous intéresse, ça se passe par ici : wandy_giraud. À côté de ça, j’écris. Dès que je peux. Dans le train, dans mon lit, dans un café, dans un carnet ou dans un téléphone. Pour aller où ? Je n’en sais pas plus que vous. Mais allons-y ensemble.
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Merci d’avoir passé ce temps avec moi en lisant les petites absences.
On se retrouve bientôt dans votre boîte aux lettres.
Si vous n’avez pas lu ma lettre n°6, ça se passe par ici :
- Wandy
les petites absences







J’ai gardé le souvenir de ta peau sur le bout de mes doigts 💜
💙